Jeff Bezos n’est pas le dirigeant tech qui inspire le plus la sympathie. Fondateur du mastodonte Amazon, la première fortune de la planète est critiquée pour la brutalité de son management et aime se mettre en scène de façon mégalomane lors de conférences technologiques très privées.
Une interview vient cependant d’apporter un éclairage nouveau sur les passions qui animent l’homme d’affaires. Il s’est livré à un jeu de questions réponses avec le directeur général d’Axel Springer, à l’occasion de sa venue à Berlin pour recevoir le prix Axel Springer Award 2018.
L’échange est transcrit sur le site de Business Insider. Il s’est épanché sur de nombreux sujets personnels et professionnels qui permettent de mieux comprendre sa logique. Mais sa vision de la société où chacun doit être productif, et du futur, où il espère que l’homme colonisera le système solaire, ont de quoi faire très peur.

Blue Origin

Sa passion pour l’espace

Créée en 2000, Blue Origin est une entreprise de Jeff Bezos qui ambitionne d’abaisser le coût d’accès à l’espace. Elle est en concurrence avec Space X, d’Elon Musk, et a remporté plusieurs victoires grâce à des vols réussis de fusées réutilisables. Elle vient d’envoyer avec succès un lanceur à 100 km d’altitude qui est revenu se poser sur Terre sans encombre. La préfiguration d’un nouveau type de tourisme spatial.

Croître ou dépérir

« Je m’intéresse à l’espace, parce que je suis passionné depuis que j’ai cinq ans. (..) Mais je poursuis ce travail, car je crois que si nous ne le faisons pas, nous aboutirons finalement à une civilisation qui va stagner, ce que je trouve très démoralisant. Je ne veux pas que les arrière-petits-enfants de mes arrière-petits-enfants vivent dans une civilisation qui s’enlise », confie Jeff Bezos qui évoque une crise d’énergie inévitable d’ici une centaine d’années. Or, selon lui, plafonner la consommation d’énergie empêchera de soutenir la croissance. Seule solution, coloniser le système solaire.
« Le système solaire peut facilement supporter mille milliards d’humains. Et si nous avions un million de million d’humains, nous aurions un millier d’Einstein et un millier de Mozart et des ressources illimitées ».

Préserver la Terre ?

L’idée, c’est aussi d’exporter toute la pollution hors de la planète bleue. « Nous pouvons exporter toute l’industrie lourde hors de la Terre pour qu’elle devienne une zone résidentielle et d’industrie légère. Ce sera fondamentalement une très belle planète. Nous avons envoyé des sondes robotiques sur chaque planète dans ce système solaire maintenant et croyez-moi, c’est la meilleure ».
Blue Origin veut donc proposer le premier véhicule de tourisme spatial réutilisable dès la fin de cette année, au plus tard l’année prochaine. Ces véhicules serviront ensuite à vivre et travailler lorsque les hommes seront des milliards à voyager dans l’espace.

Jeff Bezos - Amazon

Jeff Bezos est-il philanthrope ?

A l’inverse d’un Bill Gates qui se trouve trop riche et multiplie les actions caritatives, Jeff Bezos n’a pas l’intention de se consacrer outre-mesure à des oeuvres philanthropiques. Tout juste concède-t-il vouloir aider les sans-abris de façon transitoire.  « Vous n’avez qu’à les aider pendant six à neuf mois. Vous les formez. Vous leur obtenez du travail. Et ils deviennent des membres parfaitement productifs de la société », décrit-il.

Il se trouve aussi plus utile à dépenser sa fortune dans Blue Origin. « Je suis en train de liquider environ 1 milliard de dollars par an d’actions Amazon pour financer Blue Origin. » Une mission qu’il estime civilisatrice.

Des épreuves familiales

Passons sur les éléments biographiques, même si l’on comprend que sa famille a surmonté de nombreuses épreuves qui ont forgé son caractère. Sa mère l’a mis au monde sans compagnon, alors qu’elle n’était encore qu’une adolescente fréquentant le lycée, tandis que son père adoptif – dont il porte le nom – est un immigré cubain passé par les camps de réfugiés.

Tout quitter pour créer Amazon

A 30 ans, en 1994, alors qu’il jouit d’une situation professionnelle enviable à Wall Street et qu’il s’est marié un an plus tôt, il décide de tout plaquer pour lancer sa start-up de librairie en ligne. Il l’annonce à sa femme MacKenzie. « J’ai été voir ma femme et je lui ai dit que je voulais quitter mon travail, déménager à l’autre bout du pays et démarrer cette librairie sur Internet. Et MacKenzie bien sûr, comme tout le monde alors, a eu cette question : « C’est quoi Internet ? « 

Un entrepôt d'Amazon.

Pourquoi avoir lancé une librairie en ligne ?

Jeff Bezos, qui se dit grand lecteur comme sa femme qui est écrivaine, ne prétend pas pour autant avoir lancé Amazon par amour des livres. « J’ai choisi les livres parce qu’il y avait plus d’articles dans la catégorie livre que dans toute autre catégorie. (..) Il y avait trois millions de références en 1994 lorsque j’ai eu cette idée, trois millions de livres différents en version imprimée à ce moment là. Les plus grandes librairies physiques possédaient seulement 150 000 titres différents. (..) L’idée, c’était de proposer tous les livres imprimés, même ceux qui étaient épuisés. »

Les premiers succès

Contrairement à ce que pensait Jeff Bezos, le succès est immédiat et dépasse les capacités de sa start-up. « J’ai été estomaqué par le nombre de livres que nous avons vendus. Nous étions mal préparés. Nous avions seulement dix personnes dans l’entreprise à ce moment-là. Et la plupart d’entre elles étaient des ingénieurs en logiciel. Donc, tout le monde, y compris moi et les ingénieurs emballions les livres. Nous n’avions même pas de tables. Nous étions à genoux sur un sol en béton, en train de faire les cartons. Vers une ou deux heures du matin, j’ai dit à l’un de mes collègues ingénieurs : « Tu sais, Paul, ça me tue les genoux, il faut que nous prenions des genouillères ». Et Paul m’a regardé et il m’a dit : « Jeff, nous devons aussi avoir des tables. »

Amazon Kindle Oasis

Amazon a surmonté bien des crises

La trajectoire d’Amazon n’a pas été linéaire. L’entreprise a dû surmonter des difficultés économiques, deux ans après son lancement.  « Nous n’avions que 125 employés, quand Barnes & Noble, le grand libraire des États-Unis, a ouvert son site Web en ligne pour nous faire concurrence. (..) Nous avions 125 employés et 60 millions de dollars de ventes annuelles. Et à l’époque, Barnes & Noble comptait 30 000 employés et environ trois milliards de dollars de ventes. Donc ils étaient géants, nous étions minuscules et nous avions des ressources limitées et la presse était très négative au sujet d’Amazon. »

Jeff Bezos reconnaît aussi avoir commis un certain nombre d’erreurs. « Au début du Kindle (…) nous avons accidentellement vendu illégalement des copies du célèbre roman « 1984 ». Parce que l’histoire des droits d’auteur était compliquée, c’était sous copyright aux États-Unis et non au Royaume-Uni ou quelque chose comme ça, donc c’était dans le domaine public, mais seulement dans certaines régions. Et nous avons merdé (…) Notre réponse a été (sans avertissement) de faire disparaître le livre dans tous les Kindle. [rires] Un peu comme si nous étions entrés dans votre chambre au milieu de la nuit, que nous étions allé jusqu’à votre bibliothèque et que nous avions pris ce livre. Nous avons été critiqués à juste titre pour cela. »

Jeff Bezos imperturbable face aux critiques

Le fondateur d’Amazon rejette en bloc toutes formes de critique. Au président Trump, qui pense qu’Amazon est devenu trop dominant sur le marché, il répond que son entreprise n’a grossi que récemment. « Nous avons donc toujours connu une croissance rapide en termes de pourcentage, mais en 2010 il y a tout juste 8 ans, nous avions 30 000 employés. Au cours des huit dernières années, nous sommes passés de 30 000 employés à 560 000 employés. Vous savez, dans mon esprit, je vais toujours déposer les colis moi-même au bureau de poste. » Sur les conditions de travail de ses salariés, qu’ils soient cadres ou manutentionnaires, Bezos affirme qu’elles sont très bonnes et qu’il n’a rien à se reprocher.

Pourquoi avoir racheté le Washington Post ?

Jeff Bezos réfute aussi le fait que le Washington Post soit sa danseuse. « Je ne cherchais pas à acheter un journal. Cela ne m’avait jamais traversé l’esprit. L’occasion s’est présentée, parce que je connaissais Don Graham à ce moment-là depuis 15 ans (..) Alors, quand il m’a approché, je l’ai prévenu : « Tu sais, je ne suis pas la bonne personne, parce que je ne connais rien à la presse. » Et il a répondu: « Nous avons beaucoup de gens qui s’y connaissent au Post. Mais nous avons vraiment besoin de quelqu’un qui en sache davantage sur Internet ».
Depuis ce jour, Jeff Bezos affirme ne pas être intervenu dans la ligne éditoriale du journal et l’avoir soutenu uniquement avec ses ressources financières et ses compétences numériques.

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